Triple C

Pourquoi vivons-nous un point de rupture sur la philosophie même du web ?

EME : un DRM standardisé pour le web

Vous ne le savez peut-être pas, mais les standards du web sont une grande question discutée régulièrement par les acteurs du domaine. Cela permet de faire évoluer ce que peuvent lire les navigateurs et donc les services associés aux sites web. Les organisations qui le désirent peuvent adhérer au W3C (World Wide Web Consortium) pour faire bouger les lignes de ce que sera le web de demain. Cette organisation est en charge de réglementer les standards et on peut dire que jusqu’à maintenant les choses se sont faites plutôt en douceur, les acteurs arrivant toujours à un compromis et à une certaine unanimité.

Mais c’était sans compter l’épineuse question des DRM qui depuis 2013 est source d’un combat sans relâche au seins de l’institution.

C’est quoi un DRM (Digital Right Management) ?

Un DRM c’est une mesure technique qui permet de contrôler l’utilisation d’une oeuvre numérique. Par exemple, Canal+ en France utilise le système MediaGuard pour éviter que vous ne téléchargiez les vidéos de son site. Beaucoup de producteurs de contenus « protègent » leurs vidéos et réglementent la façon donc vous pouvez y avoir accès mais chacun utilise des services différents. Itunes est connu pour gérer le nombre de copies que vous pouvez faire d’un morceau de musique par exemple.

Ces systèmes sont toujours des applications externes au navigateur. En France comme aux Etats-Unis il est interdit de contourner un DRM, quelle que soit la raison pour laquelle vous le faites. Si vous voulez faire un remix ou utiliser votre droit de citation sur une vidéo protégée, vous ne pouvez pas casser le DRM. Même si vous avez le droit de faire un remix ou de faire une citation, le fait de passer outre un DRM est une infraction.

Voilà les bases sont posées maintenant voyons voir ce qui change !

Le W3C et les DRM

Le web a toujours été pensé comme un système ouvert. En cliquant sur n’importe quelle page web vous pouvez obtenir son code source que le navigateur peut lire. Les DRM fonctionnent régulièrement au sein d’autres applications appelées par le navigateur.

Reprenons l’exemple de Canal+. Si l’on va voir le code source c’est One Player qui est appelé et donc c’est à ce niveau là qu’apparaît le verrou numérique. Mais évidemment tous les navigateurs ne vont pas réagir de la même manière aux applications tierces appelées. A l’époque par exemple on utilisait beaucoup les objets Flash pour protéger les vidéos mais Apple a décidé de ne plus supporter ces objets sur ses mobiles. Ils ont été suivis par Android et de nombreuses vidéos se sont retrouvées illisibles sur ces supports.

L’idée était donc de créer un standard des DRM pour les navigateurs. Depuis 2013 une bataille fait rage au W3C sur ce sujet. C’est ainsi que le projet d’EME est né.
EME (Encrypted Media Extension) est un projet qui permet donc de voir des vidéos HTML5 sans passer par des plugins externes tels que Flash ou SilverLight. Il faut y voir quand même une évolution majeure : c’est la première fois qu’au sein même du code source des pages web nous avons des parties propriétaires et donc inaccessibles pour l’utilisateur…

Les processus de standardisation étant longs, les navigateurs ont commencé à intégrer ces EME poussés par les gros groupes tels que Netflix. En effet, si Netflix intègre l’EME de son côté et que le navigateur ne l’intègre pas, l’internaute final sera incapable de lire ses vidéos depuis son ordinateur. Plutôt gênant  dans la guerre que se livrent les navigateurs…

Même Firefox qui a fortement expliqué être contre cette idée a du se résoudre à intégrer cette fonctionnalité (ils proposent néanmoins une version sans DRM pour ceux qui le désirent).

Tout ceci s’est passé avant même que le standard ne soit officialisé par le W3C et les négociations continuaient à faire rage. L’EFF (Electronic Frontier Foundation), militant des droits sur internet était la tête de proue du mouvement pour refuser les DRM.
Leurs arguments : expliquer que les gens qui sous-titrent les vidéos pour les personnes en situation de handicap ou les archivistes qui préservent les contenus de notre époque pourront être légalement inquiétés par ces nouvelles dispositions.
Ils proposaient même un compromis : ne pas s’opposer aux DRM si le W3C acceptait que le fait que casser ces DRM ne puisse pas être une infraction en soi si la nature de l’utilisation du contenu n’était pas frauduleuse. L’executif du W3C a balayé cette proposition.

La résolution du conflit

En juillet dernier les EME furent ajoutés en tant que recommandation pour les développeurs (première étape pour une adoption complète).
L’EFF a fait appel de cette décision et un vote a eu lieu. Ce vote a majoritairement approuvé les EME (58.4%), mais c’est un événement pour le W3C qui a toujours opéré par compromis et consensus. Il n’y a d’habitude pas besoin de vote pour trancher les standards.

Dans une lettre ouverte l’EFF a donc décidé de quitter le W3C pour mener ses combats hors de ce groupe.

Pour l’utilisateur moyen, ces modifications ne vont pas vraiment changer leur quotidien mais il faut y voir un changement de mentalité dans la manière dont est créé le web que nous connaissons et utilisons chaque jour. Même l’UNESCO avait fait part de ses craintes si les DRM étaient approuvés dans le corps du HTML.

Nous sommes certainement à un point de rupture sur la philosophie même du WWW.

N’oublions jamais que, surtout dans le web, la technologie ou les algorithmes ne sont jamais neutres mais modèlent la pensée dans l’élaboration de nouveaux services. Sans compter que les grands groupes qui ont poussé ces DRM sont justement ceux qui en sont arrivés là en bouleversant l’ordre établi. Ils s’assurent maintenant que personne ne pourra faire comme eux pour garder leur place.

 

Plus d’informations sur les liens suivants :

 

 

 

1 Commentaire
Rédiger une réponse