Triple C

Les femmes de la diaspora africaine à l’honneur aux JNDA

Pour la 3e année, la Team Triple C participait aux Journées Nationales des Diasporas Africaines, organisées par la Mairie de Bordeaux. Cet évènement augmenté a été largement relayé sur les réseaux sociaux, notamment sur Twitter avec le hashtag #JNDA2018.

Ainsi, pendant les trois jours d’événement, vous avez pu suivre les JNDA comme si vous y étiez.
Chaque jour, nous avons interviewé les intervenants, relayé en direct sur Twitter les échanges et table-rondes, capturé les moments phares des journées, et retransmis en direct quelques moments incontournables sur Facebook.

Au total, vous avez pu suivre l’événement sur Twitter, Facebook et Instagram !
Retrouvez le replay intégral dès maintenant, grâce aux contenus créés en direct par notre équipe de e-reporters.

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Le compte-rendu collaboratif

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Dans cet article, nous vous proposons un retour sur la journée du vendredi 13 avril (programme complet), consacrée aux femmes de la diaspora et présidée par Denise Epoté, directrice Afrique de TV5 Monde. Éducation, culture, réussite, lutte contre les discriminations, panafricanisme, sororité… Autant de thèmes abordés au cours d’une journée intellectuellement riche et émotionnellement intense !

« Éduquer une femme, c’est éduquer une Nation »

Il est des évidences qu’il est toujours bon de rappeler : Alain Juppé, Denise Epoté puis Elizabeth Tchoungui (marraine de cette 6e édition), se succèdent à la tribune pour introduire cette journée. Tous soulignent l’importance de l’éducation comme arme contre le déterminisme et les discriminations.

Cette idée sera d’ailleurs développée par différentes intervenantes aux tables rondes : « L’éducation est la clé de la réussite« , souligne Naïma M’Faddel, conseillère de la Présidente de région Île-de-France. « Il est important que les mères ne reproduisent pas les schémas enfermants qu’elles ont parfois subi. » Plus tard, c’est Sira Sylla, députée de Seine-Maritime, qui rend hommage à l’instruction :

Seulement voilà, l’éducation, encore faut-il pouvoir en bénéficier. Et l’option de l’exil n’est pas toujours la plus simple : « N’est-ce pas vivre à côté de soi-même ? » se demande Ysiaka Anam dans son livre Et ma langue se mit à danser.

« Arriver en France à 20 ans, c’était un choc culturel, de température, culinaire – trop de crème et de beurre partout -, vestimentaire, et linguistique bien sûr« , raconte en souriant Soraya Ammouche, conseillère régionale de Nouvelle-Aquitaine.

Parfois, il faut aussi avoir le courage de s’engager sur des voix qui ne sont pas tracées. Le témoignage de Massogbé Diabaté Touré, présidente de la société ivoirienne de transformation de l’anacarde (noix de cajou), est un exemple éloquent. Élevée dans une famille de filles, elle a tout appris aux côtés de son père, pour que celui-ci soit fier, même sans héritier masculin. « Aujourd’hui, j’emploie environ 1000 personnes, dont 850 femmes, sur une plantation de plus de 300 hectares » raconte cette cheffe d’entreprise.

À plusieurs reprises, les intervenantes appellent de leurs voeux une coopération africaine, un continent qui prend son destin en main et ne laisse plus les autres parler en son nom : transformation sur place des matières premières, partage des connaissances scientifiques, recours à l’expertise locale…

« Il y a beaucoup à faire en Afrique » souligne Massogbé Diabaté Touré, qui encourage l’émancipation économique des femmes africaines, en accompagnant et formant des entrepreneures. Une fois qu’elles savent lire, compter, celles-ci ne sont plus dépendantes d’acteurs tels que des comptables, ou bien ne se laissent pas convaincre de prendre des crédits dont elles n’ont pas besoin.

Pamela Meuleye et Béatrice Lobe oeuvrent avec le club Leader En Elle qu’elles ont co-fondé. Il familiarise les jeunes de milieux défavorisés à la notion de leadership, et s’adresse tout particulièrement aux jeunes femmes afrodescendantes.

À la même table ronde (« Les enjeux de la réussite au féminin »), Yvonne Mburu, chercheuse en immunobiologie, enfonce le clou : « Les femmes, les filles ont la capacité de tout faire. C’est à nous de ne pas leur mettre de freins, de ne pas leur dire que normalement ce sont les hommes qui font ceci ou cela. (…) Dans vos familles, vous avez des femmes exceptionnelles : soutenez-les. C’est le rôle de chacun de dire aux femmes qu’elles sont capables et leur donner le coup de pouce.« 

Discriminations et triple plafond de verre

Toutes les intervenantes ont en commun une incroyable ténacité. Mais le tableau qu’elles dressent est loin d’être rose : « La réussite, ce sont aussi des sacrifices. J’ai dû m’expatrier en Angleterre pendant 3 ans et demi, j’étais séparée de ma famille, c’était dur. » se remémore Béatrice Lobe. « Le plafond de verre, pour ma part, ce n’était pas seulement le fait d’être une femme. C’était aussi celui d’être Noire, et celui d’être jeune. »

Trois « handicaps » différents pour une seule et même personne, cela fait beaucoup. « La réussite est une succession d’échecs. Ce qui compte c’est comment on se relève. J’en ai pris des claques, mais je ne peux pas tomber plus bas que le sol, alors je me relève. » assène Béatrice Lobe.

« C’est au Canada que j’ai réalisé que j’étais noire. Et une femme, en plus ! Je n’avais pas réalisé avant que ça pouvait être un problème pour faire de la biologie. » raconte Yvonne Mburu, qui a quitté son Kenya natal à 18 ans. « Le diplôme, c’est rien, c’est un bout de papier qui permet de franchir une frontière. Mais c’est vrai que pour nous autres qui venons de loin, une fois qu’on a franchi la frontière, tout reste à faire ! » rit jaune Roseline Dieudonné, senior manager chez KPMG.

Oui, toutes parlent d’une triple peine, à l’instar de Noura Moulali, à la table ronde « Éducation multiculturelle : une chance pour demain. » Parce qu’elle était une femme, marocaine, qui travaillait dans le numérique sans diplôme d’ingénieur, elle s’est vu refuser l’entrée de plusieurs incubateurs bordelais. Mais pas de celui des Premières Nouvelle-Aquitaine, qui lui ont permis de développer son application web OuiExpat.

jnda femmes bordeaux

Oser, croire en ses rêves malgré les innombrables obstacles qui se dressent : tel est le mantra de toutes ces femmes à l’énergie formidable. « Il faut oser. Oser être soi, et libérer son potentiel. » dit Roseline Dieudonné. « Un chef d’entreprise m’a demandé quelle était ma stratégie. J’ai répondu : je n’ai pas de stratégie, je n’ai qu’un rêve. Et je saisis des opportunités en suivant mon intuition, parce qu’en tant que femme j’ai cette force invisible. » raconte Hasnaâ Ferreira, fondatrice d’Hasnaâ Chocolats Grands Crus.

Lutter contre les clichés : boubou, cheveu afro et hypersexualisation de la femme noire

Tout au long de cette journée consacrée aux femmes de la diaspora, les intervenantes s’attèlent à démonter les préjugés. Et pointent parfois les manques du langage, comme Mariama Samba Baldé lors de la table ronde consacrée aux cultures et à l’identité. « Parler de diversité, ça ne m’intéresse pas s’il n’y a pas de rencontre. » explique l’auteure, poète et actrice qui a fondé l’association Vibramonde, sur le métissage des identités. « Le racisme, c’est avoir son regard figé par des clichés« , explique-t-elle. « On a offert un boubou à Ségolène Royal et un homme politique français a dit « Ça me rappelle ma femme de ménage ». Il y a des apparences qu’on n’imagine pas ailleurs qu’en bas de l’échelle sociale. J’ai donc fait ce beau livre – sur les boubous – pour essayer de déconstruire des clichés. » Une manière originale de s’attaquer au racisme.

A priori trivial lui aussi, le sujet des cheveux est pourtant loin d’être anecdotique. Dans son entretien avec Rokhaya Diallo, l’historien Pascal Blanchard feint de demander à son interlocutrice pourquoi s’intéresser au cheveu afro. « Toutes les femmes noires qui sont des modèles, Beyoncé, Michelle Obama, Oprah Winfrey ont choisi de porter le cheveu lisse, donc non-naturel. » souligne l’auteure, qui a publié un ouvrage sur le sujet.

Pourtant, lorsque la journaliste TV Élizabeth Tchoungui troque les turbans contre le cheveu lisse, elle constate qu’elle reçoit beaucoup plus de propositions d’émission… Déprimant.

Même loin des plateaux télés, le cheveu afro pose une question toute bête : où peut-on se faire coiffer, en France ? Pas besoin de savoir coiffer les cheveux crépus pour recevoir le diplôme d’État. Rokhaya Diallo souligne donc qu’une partie de la population est exclue de services qui devraient pourtant être offerts à la totalité des Français… Quelle que soit leur capillarité.

L’entretien de l’après-midi entre l’auteure et l’historien est riche : s’attaquer à l’héritage sexuel de la colonisation et à l’hypersexualisation des femmes noires qui continue d’en découler, cesser de tenir des propos racistes sous couvert d’humour et utiliser plutôt celui-ci pour déconstruire les clichés… Vaste programme ! « Je ne m’en fais pas pour les historiens dans 20 ans, ils auront encore du boulot », s’amuse Pascal Blanchard.

Comment dépasser les clichés ? Peut-être en commençant par cesser de ramener toute personne noire à sa couleur de peau : « Plusieurs fois, on m’a dit: « c’est fou, tu parles vraiment bien le Français, sans accent ! » J’ai un accent parisien ! Comment peut-on s’arrêter uniquement à ma couleur de peau alors que tous les autres signaux montrent que je suis française ? » s’indigne Rokhaya Diallo. « C’est terrible, on en est là : demander le droit à la banalité. » regrette-t-elle. Dans une France prétendument Black, blanc, beur, être d’origine africaine ne devrait pas être synonyme de différence.

Des modèles de réussite

Si toutes ces brillantes intervenantes sont aujourd’hui une source d’inspiration pour leur entourage, elles ont elles-mêmes suivi leurs propres modèles ou guides : Michelle Obama, Oprah Winfrey, et surtout Beyoncé sont citées à plusieurs reprises. Plus proches, Denise Epoté ou Elizabeth Tchoungui présentes ce jour-là font elles aussi figure de modèles pour leurs cadettes.

« Pour se projeter dans la vie ici, on a besoin de modèles et on on en a peu, ou pas, constate Roseline Dieudonné. Donc je me fais une mission d’aller témoigner dans les quartiers pour transmettre les codes de l’entreprise et encourager les jeunes. » Si cela lui tient autant à coeur, c’est qu’elle sait combien un simple conseil peut faire basculer une existence :

Et s’il ne fallait retenir qu’une seule chose de cette journée si riche ? Sans hésiter, l’intervention d’une invitée exceptionnelle : Océane Hébert, lycéenne de Clichy-sous-Bois, âgée de 16 ans, venue bouleverser l’audience avec son texte fort et soigneusement préparé. « Écoutez-moi, écoutez-moi plutôt que les médias : c’est moi l’experte de chez moi, de ma jeunesse et de ma féminité » clame cette jeune fille venue de Seine-Saint-Denis, et prête à se retrousser les manches pour construire un monde qui lui ressemble. Sa prise de parole émeut profondément la salle.

Bref, on se donne rendez-vous aux JNDA 2019 ?

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